Un drôle de toubib (suite)
andre almerge.tiff

Palaja n’est plus aujourd’hui qu’à cinq kilomètres de Carcassonne. Les cigales n’y chantent plus. Il est le prolongement de la ville. On y va pour son musée archéologique, pour les soirées musicales dans l’église. On y construit, on agrandit. Mon frère Roger y habite.
C’est de là qu’il me téléphona et me demanda de venir auprès de lui le plus vite possible. Un médecin, il faut dire un ami, plus encore un camarade, puisqu’ils avaient été ensemble aux Chantiers de Jeunesse, était venu le voir et avait diagnostiqué un zona.
Je connais le mal et je sais qu’une intervention très rapide peut en arrêter le cours.
Environ un quart d’heure après l’appel de mon frère, j’arrivai à Palaja. Sans m’attarder sur les charmes de ce village que j’aime toujours, je frappai à la porte de la maison. Ma belle-sœur était devant moi, bouleversée par l’événement. Elle répétait :

  • Je crois que ce ne sera pas grave. Oui il ira mieux. Le docteur est venu.


Il était venu en effet et avait prescrit des séances de rayons X. Je dis à mon frère que le zona, ou feu de St Antoine, brûle, que la radiothérapie est à déconseiller. Pour user d’une formule imagée, je lui dis :

  • Pour éteindre un feu on ne jette pas de l’essence dessus.

 

Puis je regardai son corps. L’éruption était bien caractérisée. Le mal se développait, les petites vésicules perlées apparaissaient sur les rougeurs. La souffrance était grande. J’encourageai mon frère à la supporter. Puis je lui dis que mon intervention allait interrompre l’évolution du mal et qu’il serait guéri, que moi, son frère, j’en avais la certitude. Il n’y eut pas de séances de rayons X ; mon frère invoqua bien des excuses pour ne pas s’y rendre.

 

Le docteur revint quelques jours après et manifesta une joyeuse surprise :

  • Roger, tu vas beaucoup mieux, tu es presque guéri. Tu as bien fait de ne pas avoir appelé des charlatans qui prétendent guérir.

Mon frère embarrassé et contrarié par ses sentiments d’amitié et penaud de ne pas répondre, opinait de la tête. C’est ma belle-sœur qui parla. Elle le fit pour deux. Il fallait bien se rendre à l’évidence. Le malade était guéri à plus de 60 %. Puis elle ajouta :

  • Et sans être allé aux rayons.

Je suis certain qu’elle aurait voulu dire :

  • Vous voyez bien qu’il a été guéri par un "charlatan".

 

Car elle n’avait pas oublié, c’est un trait de son caractère, la remarque désobligeante que le "Toubib camarade" avait faite à mon égard. Elle ne le fit pas. Elle aurait pu. Mais elle ignorait que parfois un médecin dirige vers un "guérisseur" un membre de sa famille en conservant dans son cœur un espoir mystérieux et secret.